En Union soviétique, les apparatchiks n'avaient jamais à faire la file pour s'acheter du pain ou tout autre bien de consommation, n'avaient pas à attendre des années pour obtenir une voiture, un appartement, une ligne téléphonique ou encore un traitement médical avec les dernières technologies. Ils jouissaient en fait pratiquement du même niveau de vie que les élites occidentales, malgré les pénuries effroyables que le système communiste imposait au monde ordinaire.
Les apparatchiks se protègent contre l'étatisme. C'est ce qui explique en partie pourquoi ce régime a pu se maintenir pendant si longtemps. Nul doute que si les dirigeants soviétiques avaient eu à subir les mêmes conditions de vie que leurs concitoyens (c'est peut-être moi qui ai mal compris, mais le concept même de «communisme» n'implique-t-il pas cela?), ce système se serait effondré bien plus rapidement. Ce n'est que dans les dernières années, quand tout s'est mis à se détraquer de façon alarmante, que le pouvoir s'est résolu à libéraliser le système - qui s'est alors effondré comme un château de cartes.
Ici au Canada, le communisme règne dans certains domaines de la vie, les soins de santé par exemple. Pas besoin d'insister sur les files d'attente, le manque de spécialistes et d'équipement médical, les coûts qui grimpent en flèche, l'état lamentable des hôpitaux où des centaines de patients meurent à cause d'infection à la bactérie C. difficile, etc. Ces effets pervers sont tout à fait prévisibles dans un secteur économique planifié centralement par des bureaucrates. Sauf qu'ici aussi, l'élite, aussi bien politique qu'économique, a pu continuer à s'offrir des soins de qualité, soit par des passe-droit au sein du système public, soit en ayant recours au petit système parallèle privé, soit en allant se faire soigner aux États-Unis.
Pratiquement aucun politicien au Canada (Mario Dumont est une exception) n'ose dire ouvertement qu'il favorise un rôle accru pour le secteur privé en santé. Même mon ex-ami Stephen Harper a viré capot et défend aujourd'hui le communisme en santé. Aussi longtemps que nos riches et nos apparatchiks seront en gros satisfaits des soins privilégiés qu'ils obtiendront, le «consensus» au sein des élites restera qu'il s'agit d'un magnifique système. Un système qui a certaines lacunes, évidemment, qui ne pourraient que s'améliorer si seulement on augmenter les budgets de quelques milliards; mais tout de même un magnifique système reflétant nos valeurs collectives de solidarité, que l'on se doit de maintenir.
Que se passera-t-il cependant lorsque même les membres de l'élite auront de la difficulté à obtenir les soins auxquels ils pensent avoir droit? On peut en avoir une petite idée en lisant une fascinante petite nouvelle parue samedi dernier dans le quotidien Le Devoir.
Le journaliste Robert Dutrisac nous apprend que Dans la foulée de l'arrêt Chaoulli de la Cour suprême, deux anciens premiers ministres, Pierre Marc Johnson et Jacques Parizeau, brisent le dogme péquiste en se montrant favorables à une plus grande place du secteur privé dans le système de santé québécois.
Les raisons de Johnson sont banales. Selon lui, les partenariats public-privé, en santé comme ailleurs, «ç'a du sens. Ça n'en avait pas il y a 30 ans». En raison de la mondialisation, la nouvelle donne fait en sorte que les États ne peuvent plus continuer à «faire comme si, fondamentalement, c'était dans l'ordre des choses que 60 % du PIB transite par eux. Ce n'est plus possible aujourd'hui». Bref, le communisme, c'était bon il y a trente ans, ça marche moins bien aujourd'hui, et il faut privatiser un petit peu. On n'en attend pas plus d'un ex-politicien insignifiant devenu un consultant bien connecté tout aussi insignifiant.
Ce sont les justifications données par ce grand seigneur, Jacques Parizeau, qui sont plus révélatrices. Vous vous souvenez l'avoir entendu critiquer le monopole étatique de la santé quand il était ministre des Finances, chef du PQ, premier ministre, éminence grise de la faction pure et dure du PQ? Pas moi. Mais c'était avant qu'il goûte à la médecine que lui et ses confrères et consoeurs de la nomenklatura imposent au bon peuple depuis des décennies! Lisez donc ce petit bijou d'anecdote:
L'ancien premier ministre relate une anecdote personnelle. Auparavant, il était possible d'obtenir une chambre privée à l'hôpital Saint-Luc. Or M. Parizeau, à son grand déplaisir, s'est rendu compte lors d'un récent séjour à cet hôpital que cette pratique était chose du passé. «On me met dans une chambre avec un autre qui téléphone à toute sa famille en disant : “Tu sais pas qui est avec moi, heille, c'est Parizeau! Venez-vous en!”... La folie furieuse ! Finalement, en plein milieu de la nuit, je fais sortir mon fauteuil de la chambre, je me mets dans le corridor avec un oreiller et une couverture. C'est là que j'ai dormi le reste de la nuit», raconte-t-il. L'égalitarisme a des limites. «Moi, si je ne peux plus avoir de chambre privée... Je paie assez d'impôts pour avoir droit à mes bibittes. C'est pas vrai que vous allez me monter une société qui, sous prétexte d'être égalitaire, n'aura plus de chambres privées.»
Ah ah! Hi hi! Si je ne peux plus avoir de chambre privée!!! Non mais, y'a toujours ben une limite! L'égalitarisme, c'est bon pour le peuple, mais pas pour les élites! Là, si même les gens comme moi doivent s'y soumettre, on ne veut plus jouer à ce jeu!
C'est comme ça que les systèmes totalitaires s'effondrent. Quand les élites n'arrivent plus à obtenir aussi facilement leurs privilèges. Quand les dysfonctionnements atteignent le sommet de la pyramide. Quand la bonne société est humiliée par une réalité sur laquelle elle fermait les yeux et qu'elle défendait hypocritement jusque-là. Nous sommes en train de voir ce système s'effondrer sous nos yeux. Il y a plusieurs autres raisons, dont j'ai déjà parlé. Mais celle-là, c'est celle qui va finir par apporter le coup de grâce.
Merci M. Parizeau de nous avoir permis d'entrevoir concrètement comment un apparatchik perd ses beaux idéaux et devient un agent de la contre-révolution. Ça vaut bien des chapitres dans les manuels de science politique.



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