Le 18 novembre dernier, à la radio de Radio-Canada, le comédien Marc Béland a déploré le fait qu’Ottawa sabre dans les services culturels des ambassades canadiennes à l'étranger (selon Le Devoir, «les budgets pour les arts et la culture de toutes les représentations diplomatiques sont comprimés pour l'année en cours [2006] et seront éliminés à partir du 1er avril 2007»). «C’est un scandale, s’est-il exclamé. Si on investit 18 milliards dans l’armement, je ne comprends pas que 25 millions $ soient pour eux une catastrophe. C’est honteux!» Les artistes utilisent souvent l’argument de l’armement pour justifier les subventions à la culture – surtout lorsque les conservateurs sont au pouvoir. L’argument va comme suit: le Canada dépense des fortunes en armement, il peut bien utiliser une infime fraction de ces montants pour financer la culture. Cette comparaison, vous en conviendrez, est un tantinet démagogique. Soit! Soyons démagogiques nous aussi. Voici un contre-argument.
L’exemple est de Tyler Cowen, auteur spécialisé dans les arts et leur financement d’un point de vue «free market». Dans son dernier livre, Good & Plenty: The Creative Successes of American Arts Funding, il traite de ce qu’il appelle la “‘What about the Haitians?’ Critic” – ou l’«argument “Et les Haïtiens, dans tout ça?”» Imaginons, pour le bien de l’exercice, qu’il en coûte 2000 $ pour protéger un enfant d’Haïti (ou d’Inde, ou de n’importe lequel des pays en voie de développement) contre toutes sortes de maladies mortelles. Prenons ensuite la somme des fonds publics dont parlait M. Béland et divisons-la par tranches de 2000 $. On en vient à la conclusion suivante: à l’aide des 25 millions $ que le Canada dépense en matière de culture à l’étranger, on pourrait sauver la vie de 12 500 enfants chaque année. Donc, le financement par notre gouvernement des services culturels des ambassades canadiennes à l'étranger coûte la vie à des milliers d’enfants.
De la même façon que M. Béland suggère que le gouvernement Harper préfère la guerre à la culture, vous pouvez insinuer que les artistes canadiens préfèrent la tenue de quelques événements culturels à la protection de milliers de vies humaines. (Ceci dit, une fois que votre interlocuteur aura rejeté l’argument du revers de la main, parce que trop démagogique, assurez-vous d’ajouter que la meilleure façon pour le Canada de venir en aide aux enfants des pays en voie de développement n’est pas de leur envoyer des 25 millions $ en aide ici et là, mais plutôt d’ouvrir ses frontières à leurs parents pour qu’ils puissent commercer avec nous.)
Quoique démagogique, l’argument «Et les Haïtiens, dans tout ça?» a l’avantage de montrer qu’il n’existe pas qu’une seule façon de présenter les subventions à la culture - les services culturels des ambassades canadiennes à l'étranger ne coûtent que quelques cents à chaque Canadien par année -, mais bien plusieurs: les subventions font en sorte que des fonds qui auraient pu servir à autres choses ne sont plus disponibles, elles coûtent la vie à des milliers d’enfants dans des pays en voie de développement, etc. Votre choix s’arrêtera sur l’une ou l’autre de ces options, dépendamment que vous soyez pour ou contre les subventions en culture. J’aurais aimé qu’on demande à M. Béland s’il préférerait voir le Canada sauver la vie de milliers d’enfants ou continuer de subventionner les services culturels des ambassades canadiennes. Il aurait sans doute répondu: les deux. Ou il aurait refusé de répondre, prétextant que la question était beaucoup trop… démagogique.



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