On apprenait ce matin que «de l'arrivée de la nouvelle année jusqu'à 9h46 – soit en moins de 48 heures –, les cent dirigeants d'entreprises les mieux payés au pays auront déjà gagné le salaire annuel du Canadien moyen, soit 38 010 $. C'est ce que révèle une étude rendue publique ce matin par le Centre canadien de politiques alternatives. Quand on dit que le p.-d.-g. moyen a touché 9 millions $ en 2005 et le Canadien moyen 38 000 $, l'écart est tel que les gens ont du mal à concevoir ce que cela signifie, explique Hugh Mackenzie, un économiste attaché à l'institut de recherche indépendant, qui met l'accent sur les questions de justice sociale et économique. En le convertissant en termes de durée, on permet en quelque sorte aux gens de mieux comprendre ce que cela représente concrètement, dit-il.»
Pendant ce temps, on apprenait le mois dernier que la tournée A Bigger Bang des Rolling Stones a été classée «tournée ayant le plus rapporté de l’histoire». Depuis l’automne 2005, la formation gériatrique a amassé pas moins de 437 millions $ lors de la présentation de 113 concerts. Cela fait près de 4 millions $ par concert. Et ce n’est pas tout, selon le magazine Billboard, la tournée devrait se poursuivre en 2007 «making the $500-million mark easily within reach». Mick, Keith et leurs amis ont beau faire énormément d’argent (ce qui est une bonne chose), ils ne paient pas beaucoup d’impôts (ce qui est aussi une bonne chose). Selon The Independant, Promogroup, la compagnie des Stones basée aux Pays-Bas, aurait payé 1,6% de ce montant, soit 7,2 millions $. L’entreprise de la formation U2 est aussi basée aux Pays-Bas et paient aussi très peu d’impôt – alors que notre Bono international nous les casse... enfin, vous connaissez l’histoire.
Comment se fait-il qu’année après année les membres de la go-gauche crient au meurtre à toutes les fois que quelques p.-d.-g. d’entreprises font de gros salaires, alors qu’ils passent sous silence les salaires parfois faramineux de certains artistes? Comment expliquer qu’ils sont les premiers à dénoncer les abris fiscaux lorsqu'ils profitent aux gros méchants patrons, mais qu’ils n’ont rien à redire lorsqu’ils rapportent gros aux artistes? Ils en ont manifestement contre les premiers, mais apprécient ce que font les seconds… Un conseil aux p.-d.-g., lancez-vous dans la chanson!



Merci Gilles pour une perspective originale et éclairante. C'est vraiment intéressant de comparer les "pauvres petits artistes" aux "gros méchants chefs d'entreprises".
J'ai pris quelques minutes pour chercher à savoir si il serait possible de faire un comparaison un peu plus quantitative entre les artistes et les PDGs. Malheureusement, je n'ai rien trouvé qui soit spécifique au Canada. Mais j'ai été heureux de tomber sur les listes suivantes:
1) Forbes Celebrity 100: http://www.forbes.com/lists/2006/53/Compen_Salary.html
2) Forbes CEO Compensation: http://www.forbes.com/lists/2006/12/TotComp_1.html
Peu-importe la mesure utilisée, les "top" célébrités sont plus riches que les "top" PDGs. Voici quelques chiffres calculés à partir des top-10 de chacune des listes:
Masse Salariale des Top-10:
- Célebs: $1,7 milliards
- PDGs : $1,2 milliards
Salaire Moyen:
- Célebs: $166M
- PDGs : $125M
Salaire Médian:
- Célebs: $105M
- PDGs : $102M
Rédigé par: C. Saucier | 02 janvier 2007 at 18h21
J'ai pas mal plus de problème avec les salaires octroyés aux dirigeants des sociétés d'état et les pensions à vie payées aux députés et aux ministres qu'avec les PDG, au moins les PDG leur salaire, ils l'ont pas volé.
N'oubliez pas que la compétition est féroce chez les grosses compagnies pour engager les meilleurs PDG, et au moins ils ne viennent pas piger dans ma poche sans ma permission pour mener leur train de vie.
Rédigé par: R. David | 02 janvier 2007 at 22h18
Je veux seulement dire que ceux qui trouve que les p-d-g font trop d'argent que vous êtes une bande de jaloux.
Vous n'avez pas compris que pour atteindre ce poste, vous devez faire de gros sacrifices et d'énorme effort. Donc, leurs salaires sont mérités.
Rédigé par: G. Marineau | 03 janvier 2007 at 03h40
J'en connais au moins un qui trouve que les dirigeants des grandes entreprises sont, bien souvent, trop payés : nul autre que Stephen Jarislowsky. Il écrit régulièrement sur ce sujet dans le magazine Affaires PLUS.
Aux États-Unis, il y a également deux investisseurs à succès qui pensent que les salaires des dirigeants de ces grandes entreprises sont souvent indécents : Warren Buffett et son comparse Charlie Munger. Buffett prêche par l'exemple en empochant un salaire de 100 000 $US par année pour gérer Berkshire Hathaway, l'un des plus grands conglomérats au monde.
Vraiment, les dirigeants d'entreprises qui empochent des salaires, bonis et gains sur options d'achat d'actions de plusieurs millions par année doivent se réjouir qu'il y ait des gens qui les défendent comme vous le faites.
Non, je ne suis pas jaloux de ces grands dirigeants. Et non, je ne suis pas un militant de la gaugauche, loin de là. J'ai simplement une petite pensée pour les actionnaires des firmes en question.
Rédigé par: Martin R. | 03 janvier 2007 at 13h22
Martin,
Je suis d'accord avec vous sauf pour votre pensée pour les actionnaires. En effet, les actionnaires ne sont pas forcés d'investir dans ces entreprises: la plupart de ces actionnaires cautionnent donc (parfois sans réfléchir) ces salaires shylockiens.
De plus, les profits faramineux des artistes les plus populaires, qui sont souvent en partie subventionnés par les contribuables, sont tout aussi scandaleux (parfois même pire en raison des subventions généreuses) que les salaires gargantuesques de certains pdg de multinationales. Pourquoi ne vous indignez-vous pas de aussi de cette situation?
Le point principal soulevé par Monsieur Guénette est le suivant: pourquoi les salaires shylockiens sont justifiés pour les artistes alors qu'ils sont scandaleux pour les pdg et les joueurs de hockey?
Rédigé par: David | 03 janvier 2007 at 15h06
David écrit : "En effet, les actionnaires ne sont pas forcés d'investir dans ces entreprises: la plupart de ces actionnaires cautionnent donc (parfois sans réfléchir) ces salaires shylockiens."
Effectivement, les actionnaires ne sont pas forcés d'investir dans ces entreprises. Il s'agit d'un bon point. Cependant, il existe des actionnaires à long terme qui investissent dans une entreprise cotée en bourse pour 5 ans, 10 ans et parfois même plus longtemps. Dans un tel cas, supposons qu'au moment d'investir, la rémunération des dirigeants d'une entreprise dans laquelle cet actionnaire de long terme a investi était raisonnable, mais que par la suite cette rémunération soit devenue carrément exagérée. L'actionnaire en question, qui est en fait l'un des co-propriétaires de l'entreprise, peut alors vendre mais pourra-t-il le faire à un bon prix ? Il est même possible que la rémunération exorbitante des dirigeants, en elle-même, donne lieu à un déclin du prix du titre en bourse, ce qui peut amoindrir le gain de cet actionnaire de long terme, ou même lui occasionner une perte.
D'autre part, les actionnaires des entreprises qui versent une rémunération exagérée à leurs dirigeants n'ont parfois même pas la possibilité d'y remédier. Par exemple, dans le cas de la compagnie Magna International, le président du conseil d'administration, Frank Stronach (le papa de la belle Belinda), détient des actions de catégorie B à donnant droit à 500 votes chacune et, de ce fait, exerce un contrôle sur l'élection des membres du conseil d'administration. Nécessairement, ces derniers sont conciliants à son égard. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Monsieur Stronach reçoit une rémunération versée par Magna International de plusieurs dizaines de millions de $US à chaque année à titre de "consultant" ? Est-ce que Magna International l'embaucherait comme consultant aux même conditions si l'entreprise était vraiment libre de le faire ? Les actionnaires de Magna International n'y peuvent rien ...
Par ailleurs, David, Gilles Guénette parlait des revenus des Rolling Stones dans son exemple. Que je sache, l'essentiel des revenus des Rolling Stones ne provient pas de subventions, mais plutôt, comme le souligne Monsieur Guénette, des revenus de leurs concerts et de redevances pour la vente d'enregistrements de leurs succès. Non, dans ce contexte, les immenses revenus des Rolling Stones ne sont pas scandaleux.
Ce qui est plus délicat, David, comme vous le soulignez d'ailleurs, c'est lorsque les gouvernements subventionnent les artistes. Par exemple, il y avait récemment, au Musée d'art de Joliette, exposition d'une "oeuvre" d'un artiste réalisée à partir de ses poils pubiens. L'artiste en question a bénéficié d'une subvention de 25 000 $ pour mener à terme cette "oeuvre" et l'exposer :
http://www.laction.com/article-61353-Des-poils-de-c-qui-font-jaser.html
Si les amateurs d'arts acceptaient de payer librement de leur poche pour aller visionner cette "oeuvre", je n'aurais rien contre. Mais là, toute la population de la région a été mise à contribution pour rémunérer cet "artiste", qu'elle soit en accord ou non avec les mérites de cette "oeuvre".
Désolé pour cette longue réponse.
Rédigé par: Martin R. | 03 janvier 2007 at 16h11
L'énorme masse de règlementation gouvernementale entourant la gouvernance de nos entreprises est la principale raison pour laquelle on peut être pratiquement certain qu'il y a des déséquilibres dans la compensation des chefs d'entreprises.
Sous le prétexte de vouloir protéger les investisseurs, les gouvernements ont inventés des règles beaucoup trop rigides qui engendrent, comme à l'habitude, précisément les résultats inverses de ce qu'elles prétendent vouloir accomplir.
Évidemment, dans un libre marché (sans gouvernement), il faudrait également avoir des règles, mais celles-ci viendraient fort probablement des compagnies d'assurances et des marchés boursiers. L'existence de différents systèmes de règles de gouvernance en compétition les uns avec les autres forceraient ces règles à être plus efficaces.
Sous le modèle actuel, les actionnaires potentiels, actionnaires, et même les membres du conseil d'administration sont très restreints dans les approches qu'ils peuvent utiliser afin de mieux influer sur les intérêts des gestionnaires d'entreprises. Par exemple, dans un marché libre, la possibilité qu'une entreprise soit l'objet d'une fusion ou d'une acquisition hostile serait une force majeure qui aurait pour effet de mieux orienter les intérêts des gestionnaires avec ceux des actionnaires. Dans notre système actuel, ce mécanisme de protection est pratiquement rendu inutile par l'interférence gouvernementale.
Bref, si il existe des "indécences" dans la compensation des dirigeants de nos entreprises, c'est en grande partie à cause des politiciens et législateurs qui se croient toujours en mesure de pouvoir réparer les prétendues défaillances du marché. À leur insu ou non, les politiciens sont eux-mêmes la source des défaillances que trop de gens attribuent au marché.
Rédigé par: Christian Saucier | 03 janvier 2007 at 17h46
Je suis tout à fait d'accord. L'intrusion gouvernementale dans la gouvernance des entreprises n'est pas une solution valable pour aligner les intérêts des dirigeants des entreprises cotées en bourse avec ceux des co-propriétaires de ces entreprises (les actionnaires). Peut-être que les organismes d'auto-réglementation des marchés boursiers seraient les meilleurs candidats pour tenter d'améliorer la situation ? Ou peut-être serait-il mieux que ce soient des firmes privées spécialisées en ce domaine qui s'en chargent ? Mais en tous les cas, il faudrait voir à ce que la gestion des entreprises n'en soit pas indûment alourdie par une multitude de nouvelles règles bureaucratiques.
Le sujet de la gouvernance des entreprises est encore d'actualité aux États-Unis, même après que plus de cinq ans se soient écoulés depuis la tristement célèbre affaire Enron.
Les cas de fraudes d'une ampleur aussi grande que celles commises par l'ex-direction de Enron sont heureusement rares. Sauf qu'au quotidien, des cas étranges se produisent. Par exemple, le PDG de Home Depot, Robert Nardelli, a démissionné de son poste aujourd'hui après avoir passé six ans à la tête de la firme. Au cours de ces années avec Nardelli aux commandes, Home Depot a sous-performé par rapport à sa grande rivale Lowes. N'empêche, Nardelli a été généreusement récompensé pour cette sous-performance puisque la somme de ses émoluments pour la seule année 2005 s'est élevée à 29,7 millions $US. En plus, il a reçu de nouvelles options d'achat relatives à 590 000 actions de Home Depot au cours de cette même année 2005. Nardelli est ce même homme qui a fait bien peu de cas des co-propriétaires de Home Depot (les actionnaires) lors de l'assemblée annuelle de l'exercice 2005 en n'accordant que quelques secondes à ceux qui désiraient intervenir au micro, après quoi le micro devenait muet. Nardelli s'est même comporté en monarque en s'autorisant à ne pas répondre à la plupart des questions posées par ces co-propriétaires de Home Depot lors de l'assemblée. Bref, Nardelli a démissionné de son poste de PDG de Home Depot aujourd'hui et, pour le récompenser de sa sous-performance au cours de ces six années et de son effronterie lors des assemblées annuelles, Home Depot lui versera la modique prime de départ de 210 millions $US. Ça, c'est rien d'autre que l'argent des co-propriétaires (actionnaires), purement et simplement. Est-ce que c'est vraiment le marché qui a fait en sorte que Nardelli ait pu quitter l'entreprise avec une telle récompense ? J'ai comme une vague impression que le marché peut difficilement jouer son rôle pour ce qui est de la détermination de la rémunération des dirigeants d'entreprises cotées en bourse, étant donné l'appartenance de ces derniers à un réseau qui ressemble à une sorte de confrérie. C'est du moins mon hypothèse.
Le cas de Nardelli chez Home Depot n'est qu'un exemple récent parmi tant d'autres. Les cas pathétiques sont tellement fréquents que peu de gens y réagissent, puisque leur nombre élevé aide à les rendre banals. J'ignore combien de temps cette folie va encore durer. Mais le débat avance aux États-Unis quant à la façon d'améliorer la qualité de la gouvernance des entreprises. Est-il juste et normal que les dirigeants d'entreprises cotées en bourse puissent eux-mêmes embaucher et congédier les consultants en rémunération qui décideront de leur rémunération ? Est-il juste et normal qu'on autorise des entreprises à émettre deux catégories d'actions ordinaires, l'une à droits de votes multiples et l'autre à droit de vote unique ou sans droit de vote ? Sur quels bases les consultants en rémunération doivent-ils se pencher pour établir le niveau d'une rémunération juste et raisonnable pour les dirigeants d'entreprises : doivent-ils vraiment le faire sur une base de comparaison avec d'autres gestionnaires recevant une rémunération annuelle multimillionnaire ? Comment publier les informations relatives à la gouvernance des entreprises de telle sorte que les actionnaires en prennent conscience plus aisément sans forcément qu'ils aient à fouiller les fastidieux rapports 10-Q et 10-K de fond en comble ? N'y a-t-il pas un potentiel flagrant de conflit d'intérêt lorsque le PDG d'une entreprise cotée en bourse remplit également le rôle de président du conseil d'administration de cette dernière, comme c'est malheureusement trop souvent le cas ?
Au Canada, peu de gens font avancer ce débat de façon intelligente, outre Stephen Jarislowsky de façon occasionnelle dans certaines de ses chroniques mensuelles dans le magazine Affaires PLUS (en passant, pour ceux qui ne le connaissent pas, Stephen Jarislowsky n'est pas exactement ce qu'on pourrait appeler un militant de la gaugauche). Il y a aussi Yves Michaud, celui qu'on surnomme le Robin des banques, mais personnellement je n'aime pas tellement la façon dont il s'y prend, ni les solutions qu'il propose.
Rédigé par: Martin R. | 03 janvier 2007 at 22h24
Martin R.:
Je suis loin d'être un expert dans le domaine mais il est facile de voir que certaines politiques augmentent artificiellement les investissements dans ces entreprises.
Prenez le régime des rentes du Québec/Canada où vous êtes forcés à contribuer. Ces énormes sommes sont investies par la Caisse de Dépot dans toutes sortes d'entreprises. Loin de moi l'idée de dire que l'épargne pour la retraite n'est pas importante mais vous n'en avez pas le contrôle personnellement. Les REER sont aussi un forte incitation à épargner qui peut causer des mauvaises allocations. Ainsi on se ramasse avec des sommes énormes qui se retrouvent investies dans ce genre d'entreprises. Peut être que si les gens avaient le choix les choses seraient différentes?
Dans un contexte plus général, il y a aussi la préférence temporelle des individus qui tend à augmenter avec l'incertitude. Ces présidents d'entreprises n'y échapent pas et tendent peut être à vouloir profiter tout de suite plutôt que plus tard (plutôt que de garder des actions de la compagnie par exemple).
Une chose est certaine, penser que le gouvernement peut y mettre de l'ordre est suicidaire. Les gens auront encore plus de raison de pointer le capitalisme et le libre marché comme étant des abominations si le gouvernement s'en mèle.
Rédigé par: Sylvain Falardeau | 04 janvier 2007 at 08h23
Pour ceux que ça intéresse, voici un lien menant vers le site d'un organisme américain de défense des droits des actionnaires. Mais la présentation graphique de leur site est peut-être quelque peu aride :
http://www.concernedshareholders.com/
Rédigé par: Martin R. | 04 janvier 2007 at 15h15
"Comment se fait-il qu’année après année les membres de la go-gauche crient au meurtre à toutes les fois que quelques p.-d.-g. d’entreprises font de gros salaires, alors qu’ils passent sous silence les salaires parfois faramineux de certains artistes? Comment expliquer qu’ils sont les premiers à dénoncer les abris fiscaux lorsqu'ils profitent aux gros méchants patrons, mais qu’ils n’ont rien à redire lorsqu’ils rapportent gros aux artistes?"
- Gilles, semble-t-il qu'ils en ont pas contre ceux qui font de l'argent...en autant que ce ne sont pas des patrons! J'ai d'ailleurs lu récemment un article de Léo-Paul Lauzon à ce sujet qui m'a fait sursauter. Dans l'article, publié pendant le lock-out au hockey en 1994, il défendait (assez bien j'admets) les gros salaires des joueurs, en prétendant que ce sont eux, les vedettes, qui créent de la valeur alors que les patrons ne feraient qu'exploiter cette valeur potentielle des autres.
Voici un extrait de l'étonnant article, où tu ne reconnaîtras pas notre Léo-Paul:
Le Soleil
Les Idées du jour, jeudi 10 novembre 1994, p. A15
Un procès du libéralisme sur le dos des joueurs
Les joueurs de hockey abusent-ils du système ?
Lauzon, Léo-Paul; Bernard, Michel
MM. Lauzon et Bernard sont professeurs au département des sciences comptables de l'Université du Québec à Montréal.
"Depuis plusieurs mois, les médias font le procès du libéralisme économique sur le dos des joueurs de hockey. En fait, c'est l'inégalité de la valeur du travail dans le système libéral qui est attaquée. Un sondage évalue que quatre personnes sur cinq donnent tort aux joueurs qui pourtant n'ont suivi que les mêmes règles économique que l'ensemble de la population.
En réalité, le public ne peut blâmer les joueurs qui sont enrôlés dans un système (le star-system) où la majorité des intervenants n'est pas payée en faveur des hauts salaires payés à quelques-uns. Un calcul économique sérieux de la condition de joueur doit tenir compte de ce qu'il produit réellement et du risque qu'il encourt de ne jamais atteindre ce salaire après avoir investi des années d'efforts.
La question de l'inégalité sociale
Le système de libéralisme économique dans lequel nous vivons est basé sur un énoncé premier : L'individu peut offrir librement ses services à qui veut en payer le meilleur prix.
C'est vrai pour toute la population. Les médias comparent le salaire des joueurs à ceux des autres travailleurs pour mettre en évidence une présumée inégalité. Jamais la société libérale n'affirme que les individus doivent recevoir un traitement monétaire égal. Elle affirme seulement que les individus sont égaux devant la loi et elle prescrit l'égalité des chances.
Certains amateurs s'offusquent du salaire des joueurs en mentionnant qu'ils ne gagnent eux-mêmes que 10 $ ou 20 $ de l'heure. Celui qui a négocié un salaire de 20 $ l'heure a pourtant comparu au même tribunal que le joueur de hockey, celui du marché. L'égalité en droit est strictement respectée. Il n'y a pas eu de traitement discriminatoire ; le marché apprécie différemment le travail des gens en fonction de ce que ce travail peut générer comme recette.
Dans un reportage télévisé (Enjeux à Radio-Canada) qui traitait superficiellement de la question, on comparait le salaire «à la pièce» d'un chirurgien effectuant un pontage coronarien avec celui de Roy réalisant un arrêt. C'est l'inégalité de la valeur du travail que l'on dénonçait sur le dos des joueurs.
Une société égalitaire affirme que le travail de tous les humains est intrinsèquement égal à partir d'un postulat métaphysique de l'égalité naturelle des êtres humains. Même le communisme n'a pas réussi à produire cette société parfaitement égalitaire. On ne peut faire le scénario d'une société égalitaire pour les joueurs de hockey sans le faire aussi pour les médecins, pour les avocats, pour les propriétaires des équipes de hockey... enfin pour tous.
Des comparaisons incohérentes
La comparaison aurait été meilleure si elle avait mis en cause les salaires des vedettes d'Hollywood. Là comme au hockey, le star-system fait que des milliers d'aspirants acteurs travaillent pour peu en espérant parvenir aux salaires élevés réservés aux vedettes.
Il faut considérer aussi le manque à gagner de ceux qui ont dû faire partie du système sans réussir à émerger et la forte probabilité d'être du nombre de ces perdants. Les médias font le procès du libéralisme économique et du star-system sur le dos des joueurs de hockey. [...]
Ceux qui font des comparaisons devraient noter qu'un joueur de hockey de la Ligue nationale est quelqu'un d'assez exceptionnel dans son domaine. Michel Bergeron affirme qu'il est conservateur de dire que les 700 joueurs de cette ligue originent d'un bassin de 70 000 joueurs. Le salaire moyen serait de 600 000 $ pour une durée moyenne de trois ans.
Il faut se rappeler que le bassin de joueurs s'étend au canada, aux États-Unis et à l'Europe. Donc, il ne faut pas séparer les observations sur les salaires de la Ligue nationale de cette appréciation sur les chances d'obtenir ce salaire.
Si un jeune qui entre à l'université pour faire des études d'ingénieur a 60 % de chances de faire 50 000 $ ou plus pendant des décennies, le joueur sérieux, lui, n'a peut-être que 2 % de chances ou moins de faire en moyenne 600 000 $ pendant trois ans. (On dit que seulement 2 % des joueurs des ligues mineures parviennent à la Ligue nationale). L'espérance mathématique de notre étudiant ingénieur est de 30 000 $ par année pendant des décennies. Or, pour le joueur de la Ligue junior majeur, 2 % de chances de se faire 600 000 $ équivaut objectivement à recevoir fermement 12 000 $ pendant trois ans. La probabilité de devenir une très grande vedette et de commander 10 millions $ est moins de 1 %, ce qui ne vaut pas 100 000 $ comme espérance mathématique. [...]
Les amateurs qui ne considèrent que les salaires élevés font la même erreur que ceux qui nous disent qu'un billet de loto de 10 $ n'est pas cher pour gagner le million. C'est pas cher seulement pour celui qui a gagné. Il est trop facile et inconséquent de ne faire intervenir dans le calcul que le salaire de ceux qui y sont déjà parvenus. [...]
Les billets sont-ils trop cher ?
Nous avons démontré le phénomène de la rareté appliqué aux joueurs. Or en économie, la rareté est source de valeur. Ceux qui regardent le hockey chez eux payent le spectacle comme partie intégrante du prix des biens publicisés par ce jeu ou par la télévision. Ceux qui y assistent en direct payent un prix d'entrée. Ceux qui assistent directement formeront toujours une minorité. [...]
Les joueurs abusent-ils du système ?
En déclarant que quelque 65 % de leurs revenus proviennent des billets, les propriétaires dissimulent les vastes revenus que les entreprises commanditaires réalisent par cet instrument de promotion qu'est le hockey. Du point de vue comptable, ces revenus sont dissimulés parmi les autres revenus d'affaires.
Par exemple, les chiffres de ventes de bière contiennent un revenu associé de cause à effet avec le travail des joueurs. Si les commanditaires ne faisaient pas leur promotion à travers le hockey, ils paieraient probablement davantage pour un autre véhicule promotionnel.
Les joueurs actuels ne sont pas dupes ; ils sont les artisans de cette valeur et ils ont raison de demander que les propriétaires ouvrent leurs livres à ce propos afin de faire un estimé.
Les anciens joueurs ont été naïfs à ce sujet. Il est méthodologiquement impossible de faire exactement la part de chacun mais l'impact publicitaire encaissé par les commanditaires est immense et réel. Les joueurs sont au coeur d'une foule d'externalités et de retombées économiques y compris les revenus des médias. Ils ne sont pas dupes de l'avenir aussi. La multiplication des médias (autoroute de l'information) amènera des revenus futurs supérieurs.
Les propriétaires ne veulent pas partager ces revenus futurs, c'est pourquoi ils veulent un plafond salarial."
Rédigé par: Yanick | 05 janvier 2007 at 10h07
J'aimerais poursuivre la réflexion sur la rémunération des hauts dirigeants d'entreprise puisque la discussion me semble pertinente et intéressante.
D'une part, je ne suis pas certain que nous puissions affirmer que les gens ne sont pas forcés d'investir dans les entreprises qui versent des rémunérations jugées excessives au goût de certains. Ce serait vrai si l'organisation des sociétés publiques avait été maintenue telle que conçue à l'origine, mais je doute que ce soit le cas.
Peu de gens sont aujourd'hui en mesure de lire adéquatement l'information financière exigée des sociétés publiques et doivent confier leurs placements à des gestionnaires, souvent institutionnels, si ils souhaitent investir sur les marchés. Les régimes de retraite, eux aussi essentiellemnent hors de contrôle de leurs cotisants, comptent également pour une large part du capital investi dans les sociétés.
À l'origine, l'existence d'une "démocratie actionnarielle" (i.e. contrôle ultime des sociétés par les actionnaires votants) dans les sociétés était un concept concret. Or, aujourd'hui, les décisions qui devraient être prises par les actionnaires votants sont essentiellement contrôlées par les gestionnaires de fonds mutuels ou autres investisseurs institutionnels (par exemple, Teachers ou la Caisse de dépôts).
La démocratie d'entreprise n'est donc plus ce qu'elle aurait dû être - plutôt que de voir les décisions importantes dans les grandes sociétés être prises par un nombre élevé de petits actionnaires aux intérêts non-alignés, le marché voit maintenant les décisions importantes être prises par un nombre très limité d'investisseurs institutionnels qui se sont accaparés les droits de vote des petits investisseurs, leurs clients ou cotisants. Ces décisions sont dorénavant prises en fonction d'intérêts qui ne transcendent pas toujours uniquement l'intérêt des petits investisseurs, qui pour leur part ne demandent que du rendement en vue de leur retraite ou autres plans personnels.
Ce sont donc souvent ces investisseurs institutionnels qui cautionnent les rémunérations des dirigeants de grandes sociétés, et non les actionnaires eux-mêmes. Sans me prononcer sur le caractère adéquat ou non de ces rémunérations, je crois néanmoins que le contrôle de ces rémunérations est aujourd'hui hors de toute atteinte du jugement des actionnaires.
Impossible de discuter ici des tenants et aboutissants économiques ou éthiques qu'implique ce "nouveau" système de démocratie d'entreprise. Mais ils sont certes nombreux et source de certaines préoccupations pour ceux qui croient à l'économie de marché.
Quant à la réglementation de la gouvernance d'entreprise, je doute qu'elle ait autant d'impact sur la rémunération des dirigeants qu'elle n'en a sur la rentabilité des sociétés. Je ne suis toutefois pas porté à remettre en doute la nécessité d'établir des règles de gouvernance, quoique le choix des règles elles-mêmes puisse être questionnable de temps à autre. Enron et les autres scandales financiers des dernières années sont des scandales authentiquement humains que l'on ne peut attribuer aux politiciens, pour une fois...
Rédigé par: JH Lapointe | 05 janvier 2007 at 11h15
Charlie Munger, le bras droit de Warren Buffett chez Berkshire Hathaway, discute du problème de la rémunération abusive de plusieurs dirigeants d'entreprises cotées en bourse et propose des solutions, mais il reconnaît que cette situation n'est pas simple à régler. Par contre, il ne croit pas qu'une intervention gouvernementale soit appropriée. Cet article, publié aujourd'hui, est assez bref :
http://www.baltimoresun.com/business/careers/bal-bz.munger05jan05,0,7354082.story?coll=bal-business-headlines
Rédigé par: Martin R. | 05 janvier 2007 at 15h48
Excellent commentaire Sylvain. J'allais justement souligner le fait que le contrôle de la bourse réside chez les fonds communs et autres géants où les gens ordinaires sont forcés ou très fortement incités à investir. La clique se paient mutuellement des gros salaires.
Rédigé par: Francis St-Pierre | 07 janvier 2007 at 21h04
Que le PDG d'une compagnie privé se fasse octroyer un gros salaire, ça ne me regarde pas. Si je suis actionnaire dans la compagnie et que je ne suis pas d'accord, j'ai le choix de retirer mes billes. Et si les finances de la compagnie sont saines, je ne vois pas pourquoi je me plaindrais. Si cette compagnie demande des subventions de l'État et qu'elle en obtient, c'est au gouvernement que je devrais demander des comptes. Ces PDG auront toujours mauvaise presse contrairement aux artistes parce que contrairement aux artistes ils n'entretiennent pas une clique de journalistes piques-assiettes et paresseux pour chanter leurs louanges. Vous savez, les gala subventionnés ou on engraisse nos journalistes gauchistes ce n'est pas pour rien.
Rédigé par: Gilles Laplante | 12 janvier 2007 at 15h17