Un lecteur, David Lacerte, nous écrit: «L'idée de voir la Chine comme un allié plutôt qu'un adversaire n'est pas une idée nouvelle - quoique sous-exploitée, nous en conviendrons. Cependant, les Chinois ont eux aussi leurs propres cerveaux sur place. Eux aussi ont la capacité de former des ingénieurs, dessinateurs et autres spécialistes. Alors, j'en viens à me demander vraiment: qu'adviendrait-il si ces Chinois décidaient un beau jour d'utiliser leurs propres spécialistes pour concevoir les mêmes produits, à coût bien entendu moindre? Comment le Québec - en fait, une grande partie du monde occidental - pourrait-il être compétitif dans un tel contexte?»
Réponse de Mathieu Bréard: Vos questions sont tout à fait pertinentes. Le phénomène que vous décrivez, c’est-à-dire la spécialisation de la main-d’oeuvre chinoise dans des secteurs de pointe, est déjà d’actualité. Il est difficile de prédire avec exactitude quels seront les tenants et aboutissants de cette croissance et surtout son impact sur notre propre économie. Je ne suis pas devin et je ne voudrais pas non plus sombrer dans la politique-fiction. Je vais me contenter de remettre les choses dans leurs contextes et donner certains éléments de réponse qui contribueront, je l’espère, à alimenter ce débat.
Si la Chine avec ses milliards d’habitants et son vaste marché font saliver bien des investisseurs, d’autres s’inquiètent de ce dragon qui semble souffler tout sur son passage. En fait, c’est un peu l’image très caricaturale que nous renvoient les médias, qui oublient complètement que nous vivons à côté des États-Unis dont les importations comptent pour plus de 50% des importations totales du Canada et du Québec. Et personne ne semble déchirer sa chemise devant ce fait. Rappelons-nous que peu de temps avant la signature de l’accord de libre-échange nord-américain, nous avions droit à des élans d’hystérie chez certains, nous annonçant une apocalypse économique qui se fait encore attendre.
Certes, la Chine est en pleine effervescence, mais le Canada sur l’échiquier asiatique ne représente qu’un partenaire bien timide. Nos exportations augmentent lentement et nos importations touchent surtout des biens de consommation à faible valeur ajoutée. Les Chinois nous vendent surtout des télévisions, des DVD et de la machinerie qui nécessitent peu de prouesses techniques lors de la fabrication. S’il est vrai que de plus en plus d’entrepreneurs sont intéressés à produire des biens à forte valeur ajoutée, ils doivent en revanche faire face à une main-d’oeuvre qui exige des salaires plus alléchants et compétitifs. Bref, les ingénieurs chinois ne veulent plus, et avec raison, travailler à rabais. Un autre phénomène intéressant qui défait un mythe tenace, la Chine ne dispose pas d’une main-d’oeuvre illimitée et même que dans certains secteurs, il y a de graves pénuries. Les entreprises doivent non seulement dénicher de bons candidats, mais mettre en place des mesures pour les garder. La hausse des salaires qui en découle a contribué à mettre au monde une classe moyenne qui représente un important bassin de consommateurs. Son mot d’ordre: profiter des plaisirs de la vie. Un message qui devrait nous rappeler qu’il y a ici une belle opportunité à saisir.
Si les entrepreneurs canadiens investissent en Chine, il faut en contrepartie mentionner que beaucoup d’entreprises chinoises s’internationalisent et souhaitent étendre leurs activités outre-mer. Et qui dit investissement, dit croissance. Quelques exemples récents tirés de l’actualité: Harbin Livan Biodegradable Product CO LTD investi en Hongrie dans la mise sur pied d’usines d’emballages biodégradables; la société TCL achète la compagnie électronique allemande Schneider; le groupe Lenovo achète la division PC d’IBM; et plus près de nous, il y a eu la tentative d’achat du groupe CNOOK de la compagnie pétrolière Unlocal, avortée pour une question de sécurité énergétique. Donc, pour le Canada et le Québec, il y a là une occasion de réunir les conditions gagnantes pour attirer ces investisseurs chinois. Si nous ne pouvons leur offrir une main-d’oeuvre peu chère, nous pouvons offrir une main-d'oeuvre hautement qualifiée et des infrastructures propices au commerce. Malheureusement, il semble qu’il y ait quelques lacunes à ce niveau.
Finalement, la Chine va-t-elle maintenir une croissance aussi exponentielle? Il faut être prudent, car elle est confrontée à des défis de taille qui ne pourront être négligés à court et moyen terme. Les politiques de contrôle des naissances, combinées au vieillissement de la population, représentent un frein au dynamisme économique. Le système bancaire contrôlé par le Parti communiste accumule les ratés en raison de milliers de prêts octroyés à des projets non rentables. Le respect de la propriété privée est déficient, si l’on considère tous les paysans qui ont été expropriés sauvagement par le gouvernement. Les tribunaux n’offrent aucune possibilité de recours puisque la corruption et le favoritisme y règnent. Nous assistons aussi à des manifestations populaires parfois violentes en faveur d’institutions plus crédibles et du droit de chaque citoyen à la liberté d’expression et d’association. La pollution qui sévit dans les villes est également problématique puisqu'elle affecte la santé et la qualité de vie des citoyens.
Bref, il n’y a rien de blanc, ni rien de noir, mais une Chine stable sur le plan économique et politique est tout à notre avantage.
M. B.
Les commentaires récents