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29 février 2008

Production, consommation et illettrisme économique

Un lecteur du Blogue me demande, dans le fil de discussion de mon récent billet «Nous sommes gouvernés par des illettrés économiques»:

Au risque de passer pour un «illettré économique», j'ai un peu de difficulté à concilier vos deux affirmations suivantes:

1. «C'est la production qui permet de consommer, et non l'inverse, comme Jean-Baptiste Say l'a expliqué il y a deux siècles.» (dans votre billet) et

2. «Ce sont les producteurs qui doivent s'adapter aux besoins des consommateurs, pas ces derniers qui doivent dépenser même s'ils préféreraient ne pas le faire de façon à maintenir une production devenue inutile. La production n'est pas une fin en elle-même, elle n'est qu'un moyen de combler les besoins des consommateurs.» (dans votre article du du 29 septembre 2001)

Je crois personnellement comme vous l'affirmez dans votre article de 2001 que le client est roi et que l'économie doit s'adapter à ses besoins. J'ai, par contre, de la difficulté à bien saisir le sens de l'affirmation de Jean-Baptiste Say que vous citez en référence dans le billet.

François 1

    

Jeanbaptiste_say Ma réponse:

@François 1

Nous sommes tous ignorants à divers degrés et il n'y a aucun problème à ne pas tout comprendre en économie. Je continue à en apprendre constamment. Certaines observations découlent simplement du gros bon sens, d'autres nécessitent de manier des enchevêtrements complexes de notions et de causes et effets et demandent plus d'efforts. Mais à partir du moment où l'on maîtrise la logique fondamentale de l'économie, on n'est plus un illettré économique. Je ne traite habituellement d'illettrés économiques que les personnes en position d'influence (journalistes, universitaires, politiciens, blogueurs!) qui émettent des opinions, prétendent savoir quelque chose, et qui en fait ne maîtrisent même pas les notions de base de l'économie et ne font que répéter des sophismes absurdes.

Pour répondre à votre question, qui renvoie justement à ces notions fondamentales de l'économie, non, il ne s'agit pas de l'œuf et de la poule, je crois que vous confondez simplement deux aspects du lien entre consommation et production. Dans mon article de 2001, je parle de ce qui constitue la valeur des biens et services et de ce qui justifie qu'on les produise. Un bien n'a de valeur que s'il est demandé, c'est-à-dire si, subjectivement, des individus ont le désir de l'obtenir. Si personne n'en veut, alors il ne vaut rien, même si beaucoup de ressources ont été consacrés à sa production. Comme vous dites, le client est roi et la production ne vise qu'à satisfaire le consommateur.

Lorsque j'écris que «C'est la production qui permet de consommer», on parle d'autre chose, soit de ce qui rend quelqu'un en position de consommer. Même si c'est la demande qui détermine la valeur des biens et influence ce qui sera produit, il faut tout de même qu'ils soient justement produits avant qu'on puisse les consommer!

La controverse vient du fait que les partisans du keynésianisme prétendent qu'il est possible de manipuler la demande globale et que si le gouvernement «stimule» une demande chancelante avec des mesures monétaires et fiscales, cela va entraîner une augmentation de la production de façon à répondre à la demande. On tire sur le levier «demande» et hop!, la production s'ajuste et on s'enrichit tous. Keynes avait évidemment des explications plus complexes que cela (même si tout aussi fausses), mais en gros la version dégénérée du keynésianisme qui domine de nos jours correspond à cette pensée magique.

Pourtant, si vous mettez par exemple cinq personnes sur une île déserte qui «demandent» de la nourriture et des abris, ces biens ne seront pas automatiquement produits. Ils ne le seront pas plus si les cinq s'élisent un chef qui décrète que les cailloux blancs trouvés sur la plage constituent leur monnaie nationale et qui en distribue une grande quantité à chacun. Le désir de consommer et la possession d'un moyen d'échange artificiellement créé (comme le papier-monnaie que produisent les banques centrales à partir de rien) ne modifie en rien leur situation. S'ils veulent avoir de la nourriture et des abris, ils doivent les produire. Et plus ils vont en produire, plus ils pourront en consommer. C'est une réalité incontournable. D'où l'importance de l'épargne et de l'investissement (du capital, qui donne son nom au capitalisme) qui sont indispensables pour accroître la capacité productive.

Chacun d'entre nous ne peut consommer que si nous produisons d'abord le bien en question ou quelque chose d'autre qui est en demande à échanger pour le bien voulu. C'est notre production qui nous donne la possibilité de consommer. C'est ce que Say veut dire lorsqu'il explique que «c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits» et «l’achat d’un produit ne peut être fait qu’avec la valeur d’un autre». Sauf évidemment lorsque l'État enlève à certains le fruit de leur travail et le donne à d'autres. Dans ce cas, il est effectivement possible pour les bénéficiaires des largesses étatiques de consommer sans avoir à produire d'abord. Mais ceux qui ont été spoliés doivent, eux, consommer moins dans une proportion équivalente.

Bastiat2_3Vous me direz que tout cela est d'une évidence qui crève les yeux. Oui, quand on l'a compris. Toutefois, la croyance dans la possibilité d'accroître la consommation pour tous sans avoir d'abord à produire plus, ou en mettant des bâtons dans les roues aux producteurs, ou même en détruisant des biens (comme dans le cas de la guerre ou de la catastrophe naturelle qui crée supposément un boom économique) est l'un des plus grands mythes de l'histoire de l'humanité. Un mythe fondé sur des sophismes qui continuent d'être couramment répétés même par des économistes universitaires comme Paul Krugman.

Le keynésianisme, le mercantilisme, le socialisme, le crédit social, et d'autres doctrines qui promettent le paradis sur terre sont tous d'une façon ou d'une autre fondés sur ce mythe. C'est la même chose pour des programme de «relance» comme celui récemment adopté adopté par le Congrès américain (des chèques de quelques centaines de dollars seront envoyés aux contribuables pour un total de 150 milliards de dollars). Soit l'argent est pris dans les poches des contribuables et leur est renvoyé, ce qui équivaut à prendre de l'eau dans le côté profond d'une piscine et à la verser dans le côté moins profond en s'imaginant que le niveau de l'eau de la piscine va augmenter; soit, comme c'est probablement le cas puisque le budget de l'État fédéral est déjà déficitaire, on va emprunter l'argent, ce qui équivaut simplement à acheter à crédit. Vous vous sentez plus riche sur le coup, mais moins quand vous recevez votre compte de carte de crédit.

L'œuvre de Frédéric Bastiat - un autre pilier de l'école libérale française avec Say - est cruciale justement parce qu'elle permet de déboulonner ces sophismes avec des histoires amusantes et faciles à comprendre qui en montrent l'absurdité, tout comme cette histoire de guerre sans victime. Quelqu'un peut n'avoir jamais étudié l'économie et jamais lu de manuel universitaire, mais mieux saisir les fondements essentiels de l'économie que bien des économistes possédant un doctorat s'il a bien compris les quelques leçons fondamentales de Bastiat. Entre ce novice qui a maîtrisé la logique fondamentale et un économiste patenté incapable de comprendre que ses échafaudages théoriques et mathématiques complexes n'ont aucune pertinence parce qu'ils contredisent une loi de base de la réalité physique, c'est le second qui est le véritable illettré économique, pas le premier.

Martin Masse

Commentaires

Une autre contribution importante de Say est la loi qui porte son nom et qui affirme essentiellement qu'il est impossible de "trop" produire dans une économie.

Si des individus sont au chômage ou des entreprises en faillite, ce n'est pas parce qu'il y a trop de production et pas assez de "demande" dans l'économie, mais bien parce que leur "production" (travail, biens ou services) n'est pas ajustée à ce que les consommateurs demandent.

C'est ce qu'on pourrait appeler une "fracture" entre l'offre et la demande. S'il se produit à grande échelle, ce phénomène peut provoquer des récessions mineures, le temps que l'économie s'ajuste (les chômeurs trouvent un emploi dans un autre domaine, on investit dans de nouvelles entreprises qui répondent davantage aux besoins des gens, etc.).

Aucune intervention gouvernementale ne peut éviter ce nécessaire processus d'adaptation. Au contraire, ces interventions ont plutôt comme conséquence d'aggraver la crise. Par exemple, la réaction naturelle des gens qui prévoient une récession est d'épargner pour les temps durs. Lorsque la récession arrivera, ils auront ainsi un coussin si jamais ils perdent leur emploi et sinon ils pourront investir et repartir une entreprise réellement "productive". L'État, au contraire, encourage les gens à consommer à crédit pendant ces périodes - les consommateurs se retrouveront donc endettés au pire moment possible.

Notons aussi que l'État encourage cette fracture entre l'offre et la demande en subventionnant la production de biens dans une quantité supérieure à ce que les consommateurs demandent sur le marché. On peut citer par exemple le cas des agriculteurs (des denrées sont détruites faute d'acheteurs) et des cinéastes parasites (des films sont projetés dans des salles presque vides).

Je vous remercie, Monsieur Masse d'avoir pris le temps de me répondre et ainsi d'avoir permis à mes honnêtes mais combien incomplètes connaissances en économie de grandir d'une coche...

Voilà une autre chose que les cours d'économie du secondaire n'avait par réussi à me faire comprendre.

Si je comprends bien, si je veux augmenter mon pouvoir d'achat ce serait en me permettant de travailler plus que les 40 heures. Mais comme mon employeur doit me payer plus cher après 40 heures de travail en vertu de la Loi sur les normes du travail, il (mon employeur) me l'interdit.

Mais comme nos gouvernements baissent les taxes à la consommation et réglementent de plus en plus les entreprises sans encourager nécessairement l'épargne de la population, on se tire dans le pied. Ai-je bien compris?

@ Jonathan B.

Il y a deux façons d'augmenter la production (et, conséquemment, son pouvoir d'achat): travailler plus ou augmenter la productivité du travail (c'est-à-dire produire plus pour une même quantité de travail, grâce à des moyens de production plus efficace).

Donc, oui, vous pourriez augmenter votre pouvoir d'achat en travaillant plus que 40 heures mais le gouvernement décourage cela. Il désincite également les gens à travailler plus avec ses impôts sur le revenu progressif, qui font en sorte que plus vous travaillez, moins la dernière heure que vous travaillez vous rapporte - une situation absurde puisque la dernière heure que vous travaillez est justement celle qui est normalement la plus difficile, fatigante, ou la moins plaisante. Un impôt à taux unique aurait l'avantage d'éliminer cette désincitation et de faire en sorte que chaque heure travaillée rapporte la même chose.

Le gouvernement décourage aussi de diverses façons l'épargne (en taxant les intérêt) et l'investissement (en taxant les gains en capital des investisseurs et les profits et investissements des entreprises - la taxe sur le capital accumulé des entreprises a été éliminé l'an dernier à Ottawa mais ne le sera qu'en 2011 à Québec). Il met également des tas de bâtons dans les roues aux entreprises avec une quantité énorme de réglementation.

Le gouvernement fait donc en sorte d'inciter les gens à ne pas travailler autant qu'ils voudraient, de ralentir l'accumulation de capital, l'augmentation de la productivité, et donc l'enrichissement qui vient d'une plus grande capacité de produire. Présumément pour atteindre des "objectifs sociaux", le gouvernement ralentit donc la création de richesse de diverses façons!

Quand à la baisse de la TPS, elle a effectivement pour conséquence de rendre la consommation moins coûteuse, ce qui est tout à fait approprié puisque le but ultime de toute activité économique est de consommer. Donc, je ne suis pas de ceux qui critiquent la décision de baisser la TPS de 7 à 5%, comme l'ont fait la plupart des économistes et commentateurs au pays. TOUTES les taxes devraient baisser et on ne devrait pas critiquer les gouvernements lorsqu'ils décident de réduire le fardeau fiscal de quelque façon que ce soit, même pour des raisons électoralistes. Ça signifie plus d'argent dans nos poches et moins dans les coffres de l'État.

Toutefois, certains types d'impôt sont plus néfastes que d'autres - les taxes qui découragent l'investissement par exemple - et il est un peu absurde de réduire ceux qui s'appliquent à la consommation avant ceux qui découragent le travail, l'épargne, l'investissement et la production, puisque ce sont ces dernières activités qui sont la base de l'enrichissement.

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Citations

  • « Bientôt, on va demander à l'État de nous tenir la bizoune quand on va aller pisser. Vous trouvez ça normal, vous? Est-ce si dur de se prendre en charge? »

    – Richard Martineau, « La faute aux autres», Le Journal de Montréal, 17/04/2008

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