L'« indépendance » des journalistes
par Pascal Salin
Le problème de l'indépendance des journalistes a été particulièrement d'actualité au cours des mois passés à l'occasion de deux événements importants dans la vie de la presse. En France, tout d'abord, le rachat du journal Les Echos au groupe Pearson par le groupe de luxe LVMH de l'homme d'affaires Bernard Arnault a soulevé des inquiétudes, en particulier au sein de la communauté des journalistes de ce journal qui craignaient que leur indépendance soit remise en cause par ce rachat. Aux États-Unis, des craintes similaires se sont exprimées à l'occasion de la vente du Wall Street Journal par les membres de la famille Bancroft au magnat de la presse Rupert Murdoch. On a souligné, à cette occasion, que la famille Bancroft n'avait jamais fait de pressions sur les journalistes de ce quotidien et avait totalement respecté leur indépendance.
Ces appels au respect de l'indépendance des journalistes ont reçu un accueil très favorable, comme en témoignent, par exemple, les multiples articles de soutien publiés par Les Echos. On comprend l'intérêt porté à cette question, on comprend les inquiétudes exprimées par les uns et par les autres, car on a le sentiment que l'indépendance des journalistes est un moyen de garantir la liberté de la presse, élément essentiel d'une société libre. Mais cela ne doit pas empêcher de réfléchir sur le contenu exact qu'il convient de donner à la notion d'indépendance des journalistes.
De manière générale, il semble d'ailleurs que la recherche de l'indépendance constitue une préoccupation forte et caractéristique de notre époque. Ainsi, il est fréquent de créer des organismes «indépendants» pour résoudre des problèmes institutionnels. Tel est le cas par exemple, en France, du CSA (conseil supérieur de l'audiovisuel), de l'AMF (autorité des marchés financiers) ou de l'ART (autorité de régulation des télécommunications), sans parler de l'indépendance accordée à la Banque de France avant de l'être à la Banque centrale européenne. Bien entendu, dans tous ces cas, le souci majeur a consisté à rendre ces organismes indépendants du pouvoir politique. Cependant, cette notion n'est pas sans ambiguïtés.




Bravo pour cette analyse nuancée qui fait ressortir les vrais enjeux.
Rédigé par: marianne | le 16 mars 2008 à 10h48
C'est un article qui remet complètement en question l'idée conventionnelle que j'avais sur le sujet de l'indépendance des journalistes. C'est la première fois que je lis une opinion qui aborde la question sous cet angle. Bravo.
Rédigé par: Humain51 | le 16 mars 2008 à 11h12
Comment dit-on "insightful" en français? Malheureusement, je ne trouve pas le mot mais c'est celui qui conviendrait pour qualifier ce billet. Il est en effet de convenance de dénoncer des phénomènes comme la concentration des médias, qui mettraient en danger l'indépendance journalistique. Mais ces dénonciations font souvent preuve d'une myopie surprenante.
Ainsi, au Québec on retrouve deux grands groupes de presse (Gesca-Power et Quebecor). Ces deux puissantes entreprises 'fittent' parfaitement dans le rôle du méchant capitaliste qui supposément, serait en position de 'dicter' aux journalistes ce qu'il doivent écrire. On retrouve également une association professionnelle soi-disant indépendante, la Fédération Professionnelle des Journalistes du Québec (FPJQ), qui dans la mythologie corporatiste québécoise jouerait le rôle du gentil protecteur de la liberté des médias.
Qu'en est il en réalité? On constate en fait que la rectitude politique imposée par la FPJQ constitue pour la liberté d'expression un danger bien pire que les intentions liberticides attribuées, assez gratuitement d'ailleurs, aux entreprises propriétaires de ces groupes de presse.
Et même en admettant que de telles intentions puissent exister, qu'on pourraient qualifier de 'défaillance de marché', je me permettrait d'étendre à un organisme comme la FPJQ l'excellente analyse de Jean-Louis Caccomo en affirmant que:
1) rien ne nous permet d'affirmer qu'une organisation corporatiste comme la FPJQ (qui n'est au fond qu'une extension du pouvoir politique) serait mieux à même de corriger cette défaillance de marché, et
2) rien ne permet non plus d'affirmer que les externalités négatives induites par la FPJQ ne sont pas pires que celles engendrées par la propriété capitaliste de ces deux grands groupe de presse.
Aux fins d'illustration, laissez-moi vous présenter un exemple, cet article paru récemment dans La Presse sous la plume du journaliste Matthieu Perreault, parangon de rectitude politique gauchisante, et parfaite illustration d'une certaine pseudo-élite québécoise qui refuse obstinément de réfléchir par elle-même:
http://www.cyberpresse.ca/article/20080311/CPACTUEL/803110689/6685/CPACTUEL
J'en retire cette citation:
'Les hommes qui surestiment le plus leur intelligence sont ceux qui ont un QI faible, alors que chez les femmes, ce sont les plus brillantes qui sous-estiment le plus leur capacités'
Manifestement, cette phrase ne veut rien dire:
a. Si les femmes les plus brillantes sont celles qui sous-estiment le plus leurs capacités, il en découle nécessairement que les femmes les moins brillantes sont celles qui les surestiment le plus, pour vous en convaincre il vous suffit de construire un histogramme des fréquences.
b. Inversement, si les hommes qui surestiment le plus leur intelligence sont ceux qui ont un QI faible, alors ceux qui sous-estiment le plus leurs capacités sont, forcéments, ceux qui ont un QI élevé (relativement parlant). Non?
En fait, pour que cette conclusion ait la moindre valeur comparative, il aurait également fallu préciser que si:
c. ‘Les hommes qui sous-estiment le plus leur intelligence sont ceux qui ont un QI faible, alors que chez les femmes, ce sont les moins brillantes qui sur-estiment le plus leur capacités’.
Malheureusement on s’aperçoit alors que cette conclusion c) ne peut être que vraie... si la citation reproduite ci-haut l’est également. Autrement dit nous sommes dans le domaine de la tautologie. Et l'article aurait tout aussi bien pu s’intituler:
d. ‘Les femmes (au QI peu élevé) surestiment leur intelligence’
Ou tout simplement, pour évacuer le biais sexiste qui l’entache:
e. ‘Les imbéciles surestiment leur intelligence’
Mais on aurait alors manqué une occasion de fesser sur ces salauds de mâles, stéréotype bien ancré dans la culture médiatique et publicitaire contemporaine - les femmes célibataires étant le seul groupe démographique dont le revenu moyen disponible ait augmenté depuis 20 ans en dollars constants.
Le journaliste Matthieu Perreault est-il masochiste? Je vous suggère plutôt que comme la plupart des ses confrères et consoeurs à l'ambition plus développée que le talent, il tente simplement, pas trop subtilement mais avec opiniâtreté, de s'acheter une bonne conduite auprès des instances corporatistes qui régissent sa profession - parmi lesquelles la FPJQ -, ou la misandrie est devenue une valeur sure comme dans beaucoup d'institutions québécoises.
Qu'un journaliste soit conduit à écrire n'importe quoi pour se conformer à l'idéologie de sa corporation, cela constitue à mon sens un exemple d'externalité négative, pire que tout ce que les familles Péladeau et Desmarais au grand complet auraient pu concocter.
Rédigé par: Pierre-Yves | le 16 mars 2008 à 13h51
@ Pierre-Yves,
Gilles et moi avons publié un éditorial en 2001 ( http://www.quebecoislibre.org/010217-2.htm ) sur ce phénomène de "concentration de la presse" qui excitait alors les esprits au Québec. Au même moment, le Conseil de presse suggérait de mettre ses grosses pattes sur "le domaine sans foi ni loi du cyberjournalisme". Les mêmes qui s'énervaient avec la formation des deux grands groupes de presse ne voyaient évidemment aucun problème à ce qu'il y ait une concentration du pouvoir bureaucratique d'imposer le point de vue politiquement correct nationalo-étatiste sur toute la faune journalistique!
Rédigé par: Martin Masse | le 16 mars 2008 à 14h12
"Bien entendu, dans tous ces cas, le souci majeur a consisté à rendre ces organismes indépendants du pouvoir politique. Cependant, cette notion n'est pas sans ambiguïtés.
En effet, dire qu'un organisme est indépendant (ou que ses membres sont indépendants), c'est dire qu'il n'a de compte à rendre à personne, que ses membres ne peuvent pas être sanctionnés ou subir des conséquences quelconques de leurs décisions. Mais s'il en est ainsi, cela signifie que ses membres sont irresponsables puisque la responsabilité se définit comme le fait de supporter les conséquences de ses actes. "
Pascal Salin
"indépendants du pouvoir politique", pour moi, ça veut dire que le pouvoir politique ne peut s'ingérer dans les affaires de l'organisme "indépendant", et que ce dernier n'a pas de compte à rendre au premier. Cela ne veux pas dire que cet organisme n'a pas de compte à rendre à qui que ce soit d'autre, ni qu'il n'a aucune responsabilité ou qu'il n'a pas à subir aucune conséquence de ses actes, que ce soit vis-à-vis de la loi, des citoyens ou de d'autres entités quelconques, contrairement à ce que dit l'auteur de ce billet.
Rédigé par: Gerry Flaychy | le 16 mars 2008 à 14h35
@Martin
Ah bien, j'avais manqué cet éditorial de 2001 sur le Conseil de presse, mais c'est en plein dans le mille. La liberté d'expression défendue par ce genre d'organisme, ça donne... La Pravda.
Rédigé par: Pierre-Yves | le 16 mars 2008 à 15h26
J'ai vu un reportage à RDI. Dans ce reportage, portant sur la couverture des guerres par les médias aux USA, on pouvait constater que l'Armée américaine a bien appris les leçons tirées de la Guerre du Vietnam. En effet, il semble, d'après le repportage, que les autorités ont mis en boîte les médias, ainsi que leurs journalistes. Pour ce faire, l'Armée filtre tout et ouvre les portes à ceux qui rapportent selon la volonté de l'establishment. Bref, les journalistes lèche-bottes peuvent travailler. Les autres, ceux qui osent, peuvent se faire "fire" !...
Rédigé par: WaltA | le 20 mars 2008 à 08h54