Nous reproduisons ici, avec l'aimable permission de l'auteur, l'introduction de cet ouvrage qui fait exploser certains mythes jusqu'à présent bien ancrés, tout en permettant d'aborder l'histoire du 20e siècle québécois à partir des faits tels qu'ils étaient.
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« In so far as a scientific statement speaks about reality, it must be falsifiable; and in so far as it is not falsifiable, it does not speak about reality. » – Karl Popper, 1959
En 1982, la romancière Anne Hébert obtient le prix Fémina pour son oeuvre Les Fous de Bassan, qui relate l'histoire d'un meurtre commis sur la Côte-Nord à l'époque de la « Grande Noirceur ». Ce court roman est une parfaite illustration de l'image que nous nous faisons aujourd'hui du Québec des années 40 ou 50: sous-développé, pauvre et ignorant. Les manuels d'histoire nous proposent, tout comme le roman d'Anne Hébert, la même vision sombre et négative de cette période de notre histoire qui va de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'au début des années 1960. Époque triste marquée par la censure et le retard culturel, la Grande Noirceur fut suivi, soutient le préjugé populaire, d'un âge d'or appelé ‒ tout aussi dramatiquement ‒ la Révolution Tranquille, expression devenue synonyme de libération sociale et culturelle. Difficile de trouver contraste plus frappant, que ces deux étiquettes simplificatrices mais séduisantes: Grande Noirceur, Révolution Tranquille.
Pendant la Grande Noirceur, l'État intervenait peu dans l'économie, les travailleurs, mal défendus par des syndicats ennemis du régime Duplessis, étaient exploités par des capitalistes étrangers. Toute puissante, l'Église gérait les écoles et les hôpitaux sans avoir de comptes à rendre. Elle régnait sans partage sur les corps et les esprits. Puis vint la Révolution Tranquille! L'État devient interventionniste. Surtout en économie. Il chasse l'Église des institutions publiques, c'est lui désormais qui gérera l'éducation et la santé. C'est donc au cours de la Révolution Tranquille et grâce à l'extension du rôle de l'État, prétend la légende, que le Québec réussit à se moderniser et à se développer. Cette vision est profondément gravée dans les esprits. Il est très difficile de s'en départir, presque dangereux de la contredire.
Les rares individus qui ont proposé une interprétation différente de notre histoire récente en savent quelque chose. L'historien et homme d'affaires Conrad Black, auteur d'une imposante biographie de Maurice Duplessis, fut le premier à s'écarter de l'orthodoxie historique(1). Selon lui, l'ère de la Grande Noirceur, dominée par le premier ministre Maurice Duplessis ‒ qui sera plus tard l'objet de tant de caricatures mensongères ‒ fut en fait une période de grande modernisation. Le jugement positif posé par Black sur Duplessis incita de nombreux universitaires à le qualifier d'« historien partisan », accusation qui les autorisait à passer son oeuvre sous silence(2). Écrite dans les années 1970, alors que les documents archivés n'étaient pas encore informatisées, la biographie de Black repose sur un nombre important de sources originales, aussi intéressantes d'un point de vue quantitatif que qualitatif, et constitue une base solide pour qui entreprend une réinterprétation rigoureuse de l'histoire du Québec.
Étant économiste de formation, spécialisé en histoire économique, j'ai vite développé une grande insatisfaction à l'égard des livres d'histoire portant sur les deux périodes évoquées ci-haut. La majorité de ces ouvrages ne fournissent aucune donnée chiffrée, aucune statistique. Lorsque ces dernières sont présentes, elles ne sont pas appuyées sur une approche économique raisonnée des faits historiques. Tout un volet de la science économique peut pourtant permettre au chercheur, à l'aide de théories et de données mesurables, de comprendre l'importance de certains événements historiques. Prenons l'exemple de l'économiste américain Robert Fogel, reconnu pour son oeuvre sur les chemins de fer aux États-Unis au cours du 19ème siècle(3).
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