par
Vincent Geloso*

L'affirmation la plus souvent répétée pour décrire la période de la « Grande Noirceur » (1945 à 1960) consiste à souligner l'emprise de l'Église catholique dans la vie sociale et économique du Québec. Il est vrai que les catholiques francophones du Québec étaient généralement très pieux et que l'Église était une force sociale avec une influence considérable. Néanmoins, il faut se poser deux questions qui sont souvent évacuées du débat, sciemment ou non: est-ce que la religiosité des Québécois était « anormale » et est-ce que l'Église imposait des lois et sa volonté en dépit des volontés individuelles?
Au cours des années 1940 et 1950, les États-Unis étaient une société toute aussi croyante que le Québec. En fait, la myriade de croyances différentes attisait encore les feux politiques. Il suffit de penser à John F. Kennedy qui, lors de l'élection présidentielle de 1960, dût défendre ses origines irlandaises et sa foi catholique. Aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suède, en Norvège et en Italie, les partis politiques majeurs de la droite portaient l'étiquette de « démocrates chrétiens » et plusieurs partis de gauche défendaient la « social-démocratie chrétienne ». En 1960, la constitution de l'Irlande était explicitement religieuse et incluait de nombreuses dispositions liant l'État et l'Église catholique. En Suède, les membres du clergé luthérien étaient (et ils le sont toujours) rémunérés par l'État
(1). En Grande-Bretagne, les évêques siégeaient (et siègent toujours) à la Chambre des Lords. Plusieurs postes religieux, dont le tout-puissant évêque de Canterbury, sont comblés par recommandation du premier ministre britannique assujetti à l'approbation du monarque. Il serait donc malhonnête de considérer le Québec comme une société « attardée » sur la base de la religiosité de ses habitants.
Quant à la seconde question, il est possible de trouver des cas où l'Église était d'accord avec les actions du gouvernement. Mais l'Église au Québec a été longtemps
en concurrence avec l'État. Il est tout aussi possible de trouver des cas où des décisions furent prises en dépit de l'opposition de l'Église que de cas où elles l'ont été avec son assentiment. En fait, pendant le Grand Rattrapage de 1945-1960, l'Église était probablement à son point le plus éloignée de l'appareil étatique québécois depuis la rébellion des patriotes.
Au cours des années 1930 et 1940, l'Église s'était positionnée en opposition tant au capitalisme qu'au socialisme
(2). Ainsi, lorsqu'elle appuyait le gouvernement contre la « menace communiste », l'Église s'opposait aussi aux mesures économiquement libérales du gouvernement. En gros, les politiciens québécois ont accepté le message de l'Église contre le socialisme mais ont ignoré sa critique du capitalisme
(3). Les politiciens, tant libéraux qu'unionistes, se moquaient même souvent ouvertement de l'Église, comme la série
Duplessis de Denys Arcand l'illustre lorsqu'un secrétaire de Duplessis ignore et méprise un archevêque que le premier faisait patienter délibérément depuis plusieurs heures. L'historien Conrad Black rapporte en long et large le mépris du premier ministre Maurice Duplessis à l'égard du clergé qui « mangeait dans sa main »
(4).
C'est pour cela qu'il est difficile de trouver des cas de lois adoptées
spécifiquement pour protéger le statut de l'Église. Certes l'Église était omniprésente en éducation et en santé, mais il était possible de voir l'ouverture d'hôpitaux laïques privés ou d'écoles non confessionnelles ou de confessions différentes. En somme, l'Église n'avait pas un monopole légal même si elle était virtuellement maîtresse parmi les différentes dénominations. En dépit de son influence sur les individus, elle était le résultat d'associations volontaires. Elle produisait un sentiment de communauté et de spiritualité que plusieurs individus jugeaient – somme toute – nécessaire pour la conduite de leurs vies. La pression sociale qu'elle exerçait était puissante, mais celle-ci ne devrait pas être confondue avec la coercition légale puisque rien n'empêchait quelques courageux de briser les normes et essayer de changer l'avis des autres. En effet, puisque l'Église était composée de membres volontairement consentants, il était tout à fait possible de transgresser la foi catholique, de la renier ou même de se convertir à une autre confession. La croissance économique et le changement radical des moeurs de vie qui vont survenir dans les années 1940 et 1950 vont d'ailleurs pousser des centaines de milliers de Québécois à faire de telles transgressions.
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